Il est terrible le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain. Il est terrible ce bruit, quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim. Elle est terrible aussi la tête de l'homme quand il se regarde à 6h du matin dans la glace du grand magasin, une tête couleur de poussière. Ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde dans la vitrine de chez Potin, il s'en fout de sa tête l'homme. Il n'y pense pas. Il songe. Il imagine une autre tête. Une tête de veau, par exemple. Avec une sauce de vinaigre... Ou une tête de n'importe quoi qui se mange ! Et il remue doucement la mâchoire, doucement. Et il grince des dents, doucement car le monde se paye sa tête. Et il ne peut rien contre ce monde, et il compte sur ses doigts... 1, 2, 3. 1, 2, 3? Cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé et il a beau se répéter, depuis trois jours, "Ça ne peut pas durer !", ça dure. Trois jours, trois nuits sans manger, et derrière ces vitres : ces pâtés, ces bouteilles, ces conserves, poissons morts protégés par les boites, boites protégées par les vitres... Vitres protégées par les flics, flics protégés par la crainte... Que de barricade pour six malheureuses sardines ! Un peu plus loin, le bistro café-crème et croissants chauds. L'homme titube et dans l'intérieur de sa tête, un brouillard de mots. Un brouillard de mots; Sardines à manger. Œuf dur. Café-crème. Café arrosé de rhum. Café-crème, café-crème. Café-crime arrosé de sang!...
Un homme très estimé dans son quartier a été égorgé en pleins jour ! L'assassin, le vagabond, lui a volé deux francs soit un café arrosé : 0.70 francs, deux tartines beurrées et 25 centimes pour le pourboire du garçon.
Il est terrible le petit bruit de l'œur dur sur un comptoir d'étain. Il est terrible ce bruit, quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.